Interview de Boris Auche, Responsable du Groupe Solutions Open Source / Linux de Bull
On observe aujourd’hui une forte
croissance de l’utilisation du libre dans les entreprises. Quelles sont
les différentes stratégies observées par les DSI à ce sujet ?
Avant de parler des stratégies et des tactiques observées, il faut bien
se remémorer les trois besoins fondamentaux des DSI : la maîtrise du
risque, la maîtrise du coût et la gouvernance. Sur chacun de ces axes,
le libre apporte un élément de réponse. C'est en fonction de la
criticité du besoin et de la pertinence de la réponse que le libre se
diffuse au sein des entreprises et des administrations.
Maîtrise des risques : le rôle clé des prestataires
En matière de risque, la première préoccupation des DSI est celle du
support et de la pérennité. C’est encore une interrogation soulevée par
l’Open Source. D’où le rôle croissant que jouent les prestataires de
services spécialisés, qu’il s’agisse d’éditeurs, de distributions, de
SS2L, ou d’intégrateurs comme Bull, qui ont l’avantage d’offrir un
service global.
C'est aussi une raison pour laquelle les «modèles de maturité Open
Source» (OpenBBR, QSOS, OSMM…) se développent. Ils ont pour ambition
d’aider les entreprises à évaluer chaque composant libre envisagé et à
mesurer leur capacité d'intégration dans leur système d'information.
Ces modèles offrent un indicateur intéressant, mais pas absolu. En
effet, ils sont basés sur une notation pondérée de manière standard sur
divers critères. Or, il ne faut pas oublier que l’importance réelle de
chaque critère peut varier très fortement d’une entreprise à l’autre,
d’un secteur à l’autre.
Prenons la licence par exemple. Un ministère sera sans doute très
favorable à une licence virale, comme la GPL. C’est une garantie que
toute modification profitera à la communauté de ses pairs, et que le
standard – donc l’interopérabilité - sera préservé. Une société privée,
par contre, pourra vouloir garder pour elle des modifications
effectuées, à titre d’avantage compétitif. Elle sera donc plus
favorable à une licence de type LGPL.
Les modèles de maturité pré-définis assurent mal ce type de
distinction. Ils sont donc intéressants, mais il faut les considérer
avec un certain recul et ils nécessitent d’être évalués dans le
contexte spécifique de l’entreprise. Pour la DSI, le critère essentiel
à prendre en compte reste donc surtout la disponibilité de prestataires
de services fiables.
Maîtrise des coûts : avantage à l’Open Source
En matière de maîtrise des coûts, la préoccupation des DSI ne concerne
pas uniquement l’achat initial. Elle intègre les coûts de déploiement
et d’appropriation, puis les coûts réguliers de mise à jour.
Ici, l’Open Source peut apporter des avantages non négligeables. Les
coûts principaux sont les coûts de support qui sont de l'ordre de 30 à
35 % du coût de support d'un logiciel propriétaire à fonctionnalités
comparables. Les éventuelles adaptations spécifiques peuvent être
effectuées en interne, sans frais externes, si on le souhaite puisqu’on
a accès au code.
Enfin, alors qu’un éditeur poussera régulièrement aux changements de
version pour vendre des extensions et de nouvelles fonctionnalités,
l’entreprise est beaucoup plus libre de ses évolutions. Le coût
d’évolution est mieux maîtrisé.
Il est important de comprendre qu'au-delà des économies, l'Open Source
permet à un DSI de maîtriser, de piloter ses coûts, à son rythme, à son
échelle.
Gouvernance : de l’usage tactique à l’emploi stratégique
Enfin, en matière de gouvernance, l’entreprise souhaite souvent
bénéficier du maximum de liberté, de souveraineté et rester dans un
environnement standard.
L’Open Source a une carte à jouer dans ce domaine et son usage
s’inscrit bien souvent dans les nouvelles approches de gouvernance
logicielle et applicative, qui passent d’une approche ‘j’achète une
application sur étagère ou je la développe complètement’ à ‘j’assemble
mon application à partir de composants – éditeurs ou libres - que je
vais chercher sur le marché’. C’est une pratique au cœur du modèle Open
Source.
La multiplicité des composants et maintenant de solutions Open Source
disponibles dans les communautés (plus de 100 000 logiciels libres sont
répertoriés dans SourceForge) incite donc les développeurs, les
intégrateurs et les DSI à ne pas réinventer la roue, mais à aller
chercher le maximum de composants disponibles, pour se consacrer sur
leur valeur ajoutée : l’assemblage et l’adaptation en applications
appropriées au contexte métier spécifique de l’entreprise.
L'intégration est possible parce que les composants Open Source sont
les moteurs des standards. Leur différenciation ne se joue pas dans
leur incompatibilité, mais bien plutôt dans la qualité des
développements, l'innovation qu'ils apportent et leur capacité à être
interopérables, à jouer en équipe en quelque sorte.
Deux grandes approches : le « cherry picking » et le « sourcing stratégique »
L’Open Source offre donc des avantages indéniables à l’entreprise.
S’agissant d’un domaine encore relativement neuf, on distingue
aujourd’hui deux grand types d’approches en matière de mise en œuvre :
l’utilisation tactique (ou « cherry picking ») et l’utilisation
stratégique (ou « sourcing stratégique ») au sein du socle technique
normalisé d’entreprise.
Concrètement, comment se caractérisent ces deux approches ?
Ce sont des approches assez différentes. Pour des raisons historiques,
le « cherry picking » est encore majoritaire. Mais on observe une
évolution régulière vers le « sourcing stratégique ».
Le « cherry picking » : un usage tactique de l’Open Source
Le « cherry picking » est clairement une stratégie opportuniste, au
niveau d’un service ou d’un département. C’est d’ailleurs souvent par
le « cherry picking » que le libre est rentré dans l’entreprise : pour
des besoins ponctuels, un développeur ou un responsable informatique
prend au cas par cas des composants Open Source. Soit pour bâtir une
nouvelle application. Soit pour réduire le coût d’exploitation d’une
solution existante (adoption du serveur http d'Apache, remplacement
d’un serveur d’application ou d’une base de données propriétaire par du
libre, etc.). Aujourd’hui, un tel usage du libre se développe notamment
dans le domaine de la sécurité réseau, des serveurs d’applications, des
bases de données, mais aussi de la messagerie, des portails et de la
gestion de contenu, des ESB, etc.
Une telle stratégie opportuniste a ses avantages. Elle a aussi ses
limites : celle de la bonne intégration dans le socle technique et dans
l’architecture choisie par l’organisation. Car si ajouter divers
composants Open Source offre des avantages certains en matière de
flexibilité, toute la limite est dans le nombre de pièces hétérogènes
du ‘puzzle’ qu’on est capable de maintenir ensemble par la suite. Plus
le nombre est élevé, plus l’ensemble est complexe à gérer et à
maintenir ! D’où l’intérêt de choisir des composants libres respectueux
des standards, voir intégrés en ‘suites’. D’où aussi l’intérêt de la 2e
stratégie, le « sourcing stratégique ».
Le « sourcing stratégique » : prendre en compte l’Open Source dans le socle technique normalisé
Cette seconde stratégie, plus avancée, est le fait des DSI qui
s’approprient le phénomène Open Source et intègrent pleinement son
usage au sein de la plate-forme technique de l’entreprise.
Cette stratégie concertée a souvent deux origines.
Elle peut résulter d’une volonté d’industrialisation, suite à la
multiplication des composants utilisés en mode tactique : une fois le
libre largement utilisé, de manière un peu anarchique (surtout pour des
raisons de coûts), le management se saisit du sujet et décide de
rationaliser et d’industrialiser son emploi, passant ainsi d’ailleurs
de la maîtrise du coût à celle du risque et à la gouvernance.
C'est une raison pour laquelle le sujet remonte au sein des Directions
Générales de Systèmes d'Information. Celles-ci inscrivent alors l'Open
Source dans une vision stratégique. Elles demandent aux architectes
d'introduire des composants Open Source dans le schéma d'architecture
global et de prendre en compte quelques axes de déploiement de
logiciels Open Source, dans des segments pertinents du schéma
d'architecture. C’est typiquement une démarche "bottom-up".
Inversement, elle peut provenir d’une démarche ‘top-down’, suite à une
réflexion managériale qui intègre généralement les dimensions suivantes
:
Economique : L’open source est
un moyen de réduire les coûts et donc de gagner en compétitivité face à
ses concurrents. La très forte utilisation de l’Open Source dans les
appliances (« box » des opérateurs de télécommunications, etc.) en est
un bon exemple.
Stratégique : En tant
qu’utilisateur, l’Open Source permet d’être indépendant des
fournisseurs, évite les monopoles et accroît donc la liberté
stratégique. Un bon exemple est le développement actuel de plusieurs
projets de recherche pour utiliser Linux dans les téléphones portables,
justement pour ces raisons d’indépendance.
Industrielle : L’Open Source
permet d’imposer ses standards, facilite l’innovation collaborative et
peut donc réduire les barrières à l’entrée sur de nouveaux marchés.
Politique. Le choix de nombreux
gouvernements de promouvoir le libre, pour renforcer leur indépendance
stratégique et favoriser le développement de leurs industries IT
locales, en est un bon exemple.
Dans les deux cas, le résultat est le même : l’Open Source est pris en
compte dans le schéma directeur de façon concertée, planifiée et
industrialisée.
C’est une approche qui se développe aujourd’hui beaucoup. D’autant plus
que la tendance est à la centralisation en matière de gouvernance
d’entreprise. Si les modèles de gouvernance de types conglomérats
(ensembles d’entités conservant chacune leur indépendance et leurs
processus et auxquelles il est simplement demandé un résultat) ont eu
longtemps le vent en poupe, la mode revient aux types de gouvernance
plus centralisés, qui unifient et centralisent les processus, les
systèmes d’information, les achats, etc.
Le développement de l’Open Source dans l’entreprise devrait
progressivement suivre ce processus de rationalisation. On l’observe
actuellement beaucoup dans les secteurs des Télécommunication et de la
Banque, où l’usage du libre est assez avancé ainsi que le notait le
cabinet Forrester dans son étude du 11 septembre 2006.
Les administrations par ailleurs avancent à grands pas dans cette
direction. D’ici 2 à 3 ans, le mouvement devrait se généraliser dans
plus de 50 % des grandes entreprises.
Cela a d’ailleurs des conséquences en terme de structure. On verra de
plus en plus apparaître des missions d’expertise Open Source au sein
des DSI, avec des rôles de veille, de recensement et de suivi des
‘bibliothèques’ de composants libres recensés et choisis. Ces missions
pouvant être effectuées en interne, ou délégués à des prestataires
experts, tels que Bull.
Stratégie,
pilotage, gestion, bibliothèque… on est loin de l’image « libertaire »
que l’Open Source suscite encore dans certains esprits ?
Il
faut être clair : le monde du libre aujourd’hui est avant tout un monde
de professionnels ! Si les premières communautés comme GNU étaient
surtout des groupements de passionnés (quoique experts de
l’informatique), on a vite vu arriver des communautés beaucoup plus
structurées comme Apache, puis constituées autour d’entreprises (JBoss,
MySQL, …) ou de communautés d’entreprises (Eclipse, ObjectWeb, OSDL,
etc.). Aujourd’hui, on estime que 80 % des contributeurs à l'Open
Source sont des salariés, payés pour contribuer ! On voit même
apparaître des « Master » Open Source, comme celui fondé récemment à
Caen, à Lille ou à l'EISTI, à la définition duquel j'ai pu contribuer.
Ceci démontre que le phénomène Open Source dépasse largement les seules
problématiques ‘éthiques’ ou de gratuité du logiciel qui motivaient les
premiers développeurs. Si les entreprises contribuent, c’est qu’elles y
trouvent leur compte, en terme de business. Bien sûr, la mutualisation
des efforts de R&D permet de faire des économies importantes. Mais,
on l’a vu, les facteurs stratégiques et industriels ont aussi un rôle
clé.
Sans parler du politique. L’Open Source est un formidable levier de
standardisation et de « commoditisation » des infrastructures qui
profite à tout le monde. C’est, de plus, un formidable facteur de
dynamique collective. Prenons l’exemple d’ObjectWeb : en 2002, le
consortium était fondé par trois grands acteurs : Bull, l’INRIA et
France Télécom. Aujourd’hui, il regroupe plus de 4000 développeurs, 70
entreprises et organisations, plus de 100 projets et le consortium est
présent sur tous les continents ! Il a réussi à créer une dynamique
collective que n’auraient probablement pas pu créer seuls les trois
cofondateurs, quelle que soit leur excellence. Ceci s’inscrit
d’ailleurs dans une approche sociétale plus vaste. On le voit bien
aujourd’hui avec les grands succès du Web 2.0 comme MySpace, YouTube,
etc. : les utilisateurs ne veulent plus être de simples spectateurs,
ils veulent pouvoir contribuer, s’engager. Et c’est un formidable
levier.
Avec 100 fois moins d’employés que CNN, mais 200 millions de ‘lecteurs
/ rédacteurs’, MySpace est devenu en 3 ans le 6e site web de la planète
! Fondamentalement, l’idée de l’Open Source, c’est d’appliquer cette
dynamique d’intelligence collective au monde des professionnels de la
technologie. Tout comme elles commencent à percevoir le formidable
enjeu « business » du ‘Web 2.0’, les entreprises se rendent compte
aujourd’hui des formidables opportunités de l’approche ‘software 2.0’
qu’est l’Open Source. D’où la nécessité d’une réflexion stratégique,
qui s’imposera progressivement dans la majorité des DSI.